
Jade et Renaud étaient de jeunes amants de la nature. Leurs quotidiens étaient composés des plus beaux attraits que Dame nature pouvait offrir. À la pleine lune, côte à côte, ils s'endormaient toujours en se gavant au préalable de cette merveille céleste au creux d'un vieil orme champêtre abritant leur innocence et leur jeunesse. Le nez au ciel, tant d'histoires à s'inventer en scrutant ce satellite où se disaient-ils, devait être le seuil de la porte du Paradis. Nuit après nuit, la chouette et son duc étaient présents, fidèles au rendez-vous pour veiller sur ces mousses. Hautement perchés au sommet d'un mélèze n'hésitant pas un instant à protéger et défendre les gamins d'ennuis imminents.
JADE ET RENAUD
En journée, souvent ils s'amusaient à réinventer le monde en s'imaginant les nuages de formes aussi diversifiées que des moutons, des dauphins, des papillons en passant par des lions, des girafes aux oursons. Jade était toute coquine, curieuse comme une belette, arborant un regard flamboyant et une mimique incroyable. Ses joues parsemées de rousseurs, ses petits yeux noirs bridés, ses cheveux en broussaille révélaient une apparence garçonnière. Jade portait à son front un petit bandeau joliment imprimé de minuscules coccinelles se baladant entre les gloires du matin sous de chauds rayons de soleil. La salopette de denim, usée aux genoux et perçée sur les fesses, confirmait que plusieurs escalades et certainement quelques chutes faisaient parties de ses jeux favoris.
Voilà maintenant que les classes avaient repris et comme à chaque début d'année scolaire, le maître de classe invitait les enfants à raconter devant les camarades l'une des péripéties qui avait conquis le cœur de chacun d'eux. En pointant du doigt le petit Renaud, celui-ci s'est dressé avec hésitation et il a raconté avec émoi et des tremblements vocaux les beaux moments accompagnés de sa princesse. Il a terminé en racontant que la dernière nuit passée dans les bois enchantés, il s'était réveillé par le hurlement chavirant d'une meute de loups, le hululement de la chouette et d'un regard vers le ciel, la lune était pleine et illuminait le ciel. Mais, cette fois, la petite Jade y était aussi, assise sur le rebord de la lune et d'un geste de la main, elle le saluait une dernière fois avant de traverser l'entrée paradisiaque. Renaud, ne pouvait plus parler. Plus un seul son ne sortait de sa bouche. Le silence de la classe et la tristesse étaient palpables et, d'un geste presque machinal, il étira la manche de son chandail rayé qui ce matin là se trouvait à l'intérieur d'une salopette trouée et défraîchie, et il essuyait les larmes qui coulaient maintenant sur ses propres joues.
Renaud, un p'tit rouquin, futé comme un renard, partageait la même bulle dans laquelle Jade s'était recroquevillée. Elle l'avait accepté dans son univers solitaire, le jour ou elle avait glissé près d'un étang alors qu'elle s'émerveillait de voir sauter les grenouilles et crapauds d'un nénuphar à l'autre et quelquefois se donnant en spectacle par des plongeons qui émerveillaient la p'tite Jade. L'un de ses pieds chaussé de botillon usé s'était renversé et de tout son long elle s'était retrouvée le minois dans la boue. Il lui avait tendu, chaleureusement la main et dans l'autre il tenait, serré entre ses doigts, un bouquet de jasmin. Tous les jours, beau temps mauvais temps, les chevreuils et les daims passaient pour les saluer, les hirondelles fredonnaient de douces mélodies, les poissons dansaient pour eux, les papillons virevolaient dans le ciel. Elle atteignait le summum lorsque ses compagnons, les taupes et les mouffettes, les loirs,les marmottes et hérissons se réunissaient autour d'eux et formaient une ronde. Au même instant, les geais bleus gazouillaient, les pies jacassaient accompagnés des piverts qui s'en donnaient à cœur joie. Alors, elle affichait un sourire angélique dévoilant des dents droites et ses p'tits yeux devenaient larmoyants et jamais un seul instant, Renaud n'avait hésité en tirant sur la manche de son pull pour essuyer ses yeux. Elle appelait ce moment la "fanfare de l'amour". On percevait au loin entre les branchailles,des coyotes, des louveteaux et des renardeaux qui se balançaient au rythme de ces chants. Ces instants riches de tendresse a même fait craquer le vieil ourson grognon qui à son tour s'est mis à fredonner gaiement.
Un bel après-midi alors qu'ils étaient allongés dans l'herbe parmi les fleurs sauvages, ils ont été ébahis d'apercevoir dans le bleu du ciel un voilier de bernaches formant un grand V signalant que bientôt les températures froides se pointeraient à nouveau. Ce soir là, pour la première fois avant de fermer les yeux pour la nuit, recouverts d'une grosse couverture de lainage, Renaud s'est timidement avancé et a déposé un petit baiser sur la joue droite de Jade.
Par Olive / Mai 2004